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Vissi d'arte ...

Shakespare in love ... and in music

21 Janvier 2016, 22:10pm

Publié par Laupéra

William Shakespeare

William Shakespeare

C’est peu dire que Shakespeare a été une grosse source d’inspiration pour les compositeurs classiques, et pour les compositeurs d’opéras en particulier (et Verdi en champion hors catégorie !).

Pas un des grands classiques du dramaturge n’a été laissé de côté, tragédie comme comédie.

Le sujet est donc extrêmement vaste (peut-être un peu trop même). Et lorsque plusieurs compositeurs se sont attelés à adapter la même œuvre, il est souvent intéressant de remarquer à quel point les partis-pris sont différents d’une version à l’autre.

Otello

A cet égard, intéressons-nous d’abord à Otello, ce général Maure devenu Doge. Otello est marié à la belle Desdémone. Mais Iago (pas le perroquet d’Aladdin, hein) est jaloux de la gloire d’Otello. Il va distiller le venin de la jalousie dans l’esprit d’Otello et lui faire croire que Desdémone est infidèle. Malgré sa fidélité, elle finit donc par se faire assassiner par Otello qui, comprenant trop tard son erreur, se suicide… Ce n’est pas très joyeux comme entrée en matière, j’en conviens !

Gioacchino Rossini dégaine le premier en 1816 avec un Otello ossia il Moro di Venezia. Il compose spécialement le rôle de Desdémone pour sa muse (et future femme) Isabella Colbran. L’œuvre tombe assez longtemps dans un oubli relatif, mais revient en grâce au moment de la Rossini Renaissance à partir des années 60.

En 1887, Giuseppe Verdi compose sa propre version d’Otello. Ce qui est intéressant, c’est que l’opéra commence, non pas par un Prélude, comme souvent chez Verdi, mais par une formidable évocation orchestrale de la tempête qui agite les côtes de Chypre.

A plus de 70 ans d’intervalle, Rossini et Verdi traitent donc le même sujet. Ils mettent d’ailleurs tous les deux en musique un passage bien particulier de l’œuvre : la chanson du Saule, l’air que chante Desdémone, seule dans sa chambre, peu de temps avant de mourir.

Le traitement y est très différent pour les deux compositeurs.

La version de Rossini est un petit bijou. L'accompagnement délicat par la harpe en fait un grand moment intime et touchant. En voici une version interprétée par Cecilia Bartoli dans une récente production de l’Opéra de Zurich.

Rossini - Otello - Assisa appiè d'un salice - Cecilia Bartoli

Verdi en fait une scène assez longue. Le monologue de Desdémone s'interrompt constamment par des courts récitatifs où elle s'adresse à sa servante Emilia. On y notera le retour récurrent des mots « Salce, salce, salce » (« le saule »). L'air s'enchaîne aussitôt avec un Ave Maria, touchante prière que Desdémone adresse la Vierge avant d'aller se coucher.

Ici, un très court extrait (car l’air fait plus d’un quart d’heure) par la jeune Sonya Yoncheva, qui a tout récemment donné sa première Desdémone au Met de New-York.

Verdi - Otello - Piangea cantando - Sonya Yoncheva

The Merry Wives of Windsor

Une comédie cette fois, Les Joyeuses commères de Windsor, qui relate en fait l’histoire de John Falstaff. Le bonhomme est Sir, excusez du peu. Mais il a également l’ego aussi large que le bide et il dit rarement non à un petit verre de muscadet. Au début de la pièce, Falstaff envoie à deux femmes différentes la même lettre d’amour ultra générique. Mais celles-ci se connaissent et découvrent rapidement le procédé assez peu classe. Elles décident donc, aidées de la servante Quickly et de la fille de l’une d’elles, de faire payer à Falstaff sa goujaterie par une série de farces à ses dépens.

Antonio Salieri, contemporain et grand rival de Mozart (qui n'a pas assassiné Mozart, contrairement à ce qu'on pourrait croire après avoir vu le magnifique Amadeus de Miloš Forman), compose son adaptation, Falstaff, en 1799. Malheureusement, comme beaucoup du reste de la production de Salieri, l’œuvre fait maintenant office de rareté.

Otto Nicolai compose en 1849 sa propre adaptation sous le nom de Die lustigen Weiber von Windsor, dont on connaît surtout l’ouverture, puisqu'elle est parfois jouée en récital. Elle a notamment été jouée plusieurs fois au fameux concert du nouvel an à Vienne (vous savez, celui qu’on regarde dans son lit, entre un demi-sommeil et une sévère gueule de bois !).

Mais nos commères atteignent vraiment la postérité musicale avec le dernier opéra de Verdi. Ce Falstaff achevé en 1893 constitue la preuve ultime que Verdi, passé maître dans le drame lyrique, maîtrise également tous les rouages de la comédie. La grande fugue qui clôt l’ouvrage est absolument jubilatoire.

Pour info, une fugue est une forme de composition musicale où un même thème (le sujet) est successivement entendu d'une voix à l'autre, puis transformé à chaque retour (par amplification, diminution, retournement ...). Les retours permanents du sujet (on parle d'entrées) donnent l'impression que celui-ci fuit en permanence d'une voix à l'autre (d'où le nom).

Verdi - Falstaff - Tutto nel monde è burla

Notons qu’en 1913, Edward Elgar compose également une étude symphonique sur Falstaff.

Romeo and Juliet

Allez, on passe à Roméo et Juliette. Tout le monde connaît Roméo et Juliette ! C’est sûrement l’œuvre la plus connue de Shakespeare. Et même quand on n’a jamais vu la pièce, une certaine génération se souvient encore de Leonardo di Caprio en Romeo dans le film de Baz Luhrmann.

L’histoire est connue donc : deux familles (les Montaigus et les Capulets) qui ne peuvent pas se sentir, mais Roméo (le fils Montaigu) et Juliette (la fille Capulet) tombent amoureux l’un de l’autre. Lors d’une baston générale entre les deux familles, Tybalt (le cousin de Juliette) tue Mercutio (le pote de Roméo), Roméo tue Tybalt, Roméo est exilé. Juliette avale un faux poison qui doit la faire passer pour morte, pour lui permettre de s’enfuir et de retrouver son chéri. Sauf que Roméo est pas au courant du topo. Fou de douleur, il s’empoisonne (avec un vrai poison cette fois-ci) juste deux secondes avant que Juliette se réveille. Et Juliette se transperce le bide en voyant Roméo mourir.

Grosse ambiance !

Cette œuvre a évidemment mis en émoi les compositeurs. On notera rapidement que Hector Berlioz écrit en 1839 une Symphonie dramatique (avec chœurs et solistes) d’après Roméo et Juliette. Piotr Ilitch Tchaïkovski écrit en 1869 une magnifique Ouverture-Fantaisie (une sorte de poème symphonique) sur le même sujet, dans lequel on peut entendre probablement le plus célèbre thème d’amour, archi réutilisé dans le cinéma. Sergeï Prokofiev compose en 1935 un ballet Ромео и Джульетта sur les deux amants. On y entend notamment un thème (associé au conflit entre les deux familles) qui a été rendu célèbre par un usage important par la publicité.

On peut même considérer que West Side Story, film/comédie musicale de Leonard Bernstein est une libre adaptation de Roméo et Juliette.

Mais venons-en aux opéras.

Vincenzo Bellini, compositeur de la célèbre Norma, écrit en 1830 I Capuleti e i Montecchi. L’intrigue est plus resserrée que dans la pièce de Shakespeare, le nombre de personnages est drastiquement réduit. On n’aura pas droit ici à la scène du balcon. Mais cette œuvre réserve de magnifiques moments de musique, notamment le concertato « Soccorso, sostegno » qui clôt le premier acte.

Charles Gounod écrit en 1867 un Roméo et Juliette beaucoup plus littéralement collé à la pièce originelle. Tous les grands moments de la pièce sont mis en musique : le monologue de Mercutio sur la Reine Mab, la scène du balcon, les deux meurtres, etc… Parmi les pages célèbres, on pourra citer l'air du Poison « Amour, ranime mon courage » et la cavatine de Roméo « Ah! Lève-toi soleil ».

Plus récemment, Pascal Dusapin compose lui aussi sa version en 1988.

Comme pour Otello, on peut se livrer à un petit exercice en comparant l’air d’entrée de Juliette dans les deux œuvres de Bellini et de Gounod. Ce qui frappe, c’est la différence d’ambiance. Juliette est tourmentée d’un bout à l’autre de l’ouvrage de Bellini. Dans son air d’entrée (précédé d’un récitatif introduit par le cor), la harpe épouse les inquiétudes et l’attente du personnage.

Bellini - I Capuleti e i Montecchi - Oh quante volte - Natalie Dessay

Au contraire, le premier air de Juliette dans l’œuvre de Gounod nous montre une jeune fille pleine de vie et de gaîté.

Gounod - Roméo et Juliette - Je veux vivre - Natalie Dessay

Histoire de rendre la comparaison encore plus intéressante, j’ai évidemment choisi la même interprète pour les deux airs : notre Natalie Dessay nationale !

A Midsummer Night's Dream

Le Songe d’une nuit d’été a, lui aussi, été largement mis en musique. Et ce dès le XVIIe siècle par le compositeur anglais Henry Purcell. Il écrit The Fairy Queen en 1692.

Purcell - The Fairy Queen - If love's a sweet passion - Véronique Gens

Il faut savoir que l’intrigue du Songe d’une nuit d’été est d’une rare complexité. Beaucoup de sous-intrigues sont menées en parallèle et mêlent les histoires d’Obéron et Titania, roi et reine des fées, de deux couples en fuite, d’une troupe de théâtre amateur en pleine répétition du drame de Pirame et Tisbé, dont l’acteur principal se voit transformé inopinément en … âne !

Bref c’est compliqué, mais très drôle.

Carl Maria von Weber adapte la pièce dans son opéra Oberon en 1826. On y trouve notamment le grand air de Rezia « Ocean, thou mighty monster ». L'ouverture de l'opéra est également remarquable.

En 1960, Benjamin Britten compose une magnifique adaptation : A Midsummer night’s dream qui a été récemment donnée au Festival d’Aix-en-Provence, dans la production historique (!) de Robert Carsen.

Britten - A Midsummer night's dream (Mise en scène de Robert Carsen)

Britten - A Midsummer night's dream (Mise en scène de Robert Carsen)

On ne pouvait pas laisser sous silence la musique de scène écrite par Félix Mendelssohn en 1826 : Ein Sommernachtstraum que le monde entier connaît sans forcément le savoir puisque la célèbre Marche Nuptiale jouée à toutes les sorties d’église lors des mariages est issue de cette œuvre. La musique illustre les noces grotesques de Titania (la reine des Fées) qu'un enchantement a rendu amoureuse d'un homme changé en âne.

Le Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn n'est pas à proprement parler un opéra, mais une musique destinée à accompagner une représentation théâtrale. On y trouve quand même une Ouverture absolument fantastique et quelques passages chantés, dont l’air « You spotted snakes ».

Mendelssohn - Ein Sommernachtstram - You spotted snakes - Judith Blegen & Frederica von Stade

Hamlet

Autre chef-d’œuvre incontournable lorsqu’on parle de Shakespeare : Hamlet.

Il a inspiré un poème symphonique à Franz Liszt (1858), une musique de scène à Dimitri Chostakovitch (1932), une marche funèbre à Hector Berlioz (dans Tristia en 1849) et une Ouverture-Fantaisie à Piotr Ilitch Tchaïkovski (1888).

Bizarrement, il n’a en revanche donné lieu qu’à un seul grand opéra. Le Hamlet du compositeur français Ambroise Thomas donne une place importante au personnage d’Ophélie, qui tient à elle seule la quasi-intégralité de l’acte IV. Sa scène de folie (qui précède sa noyade) est un modèle de virtuosité et a contribué à la gloire de Natalie Dessay il y a quelques années.

Thomas - Hamlet - Pâle et blonde - Natalie Dessay

Macbeth

Macbeth semble avoir dans l’ensemble moins inspiré les compositeurs. Richard Strauss écrit un poème symphonique sur Macbeth en 1887, mais il n’y a guère que Giuseppe Verdi (encore lui …) qui y consacre un opéra entier en 1847.

A mon avis (et ça n’engage que moi) la scène la plus saisissante de cet opéra n’est pas forcément l’apparition des sorcières, ni même les scènes de meurtres (et il y en a beaucoup dans Macbeth), mais plutôt la scène de somnambulisme de Lady Macbeth. Vers la fin de l’œuvre, l’épouse du rôle-titre sombre peu à peu dans la folie et, dans une grande scène de somnambulisme, elle ne cesse de vouloir laver ses mains, tâchées du sang de ses victimes.

Pour l’anecdote, Verdi avait souhaité que le rôle de Lady Macbeth soit confié à une « voix laide » … en tout cas aussi laide que l’âme du personnage. Verdi voulait en fait signifier que le rôle n'était pas approprié à des voix cristallines de petits rossignols. L'écriture extrêmement complexe du rôle, sa large tessiture et ses passages virtuoses attestent qu'une interprète de lourd calibre y est absolument nécessaire. Et Dieu merci, de magnifiques voix ont servi le rôle écrasant de la Lady. Shirley Verrett est encore aujourd’hui considérée comme une référence inégalable.

Verdi - Macbeth - Une macchia è qui tuttora - Shirley Verrett

King Lear

Le Roi Lear a suscité une Ouverture d’Hector Berlioz en 1831, une musique de scène (inachevée) de Claude Debussy et une autre musique de scène de Dimitri Chostakovitch en 1941, mais assez peu d’opéras.

Verdi avait pour projet d’en composer un sur ce sujet, mais le livret est resté inachevé, et le projet n’a jamais vu le jour.

Mais l’opéra Lear du compositeur Aribert Reimann, écrit en 1978, fera bientôt l’objet d’une nouvelle production à l’Opéra de Paris…

Les autres ...

Mais d’autres pièces ont également été traitées. On peut notamment citer Antony and Cleopatra de Samuel Barber écrit en 1966 et The Tempest d’Henry Purcell écrit en 1695.

La pièce Measure for Measure a inspiré à Richard Wagner un opéra de jeunesse (rarement joué) intitulé Das Liebesverbot (La défense d’aimer) écrit en 1835.

The Merchant of Venice a fait l’objet d’un opéra de Reynaldo Hahn, Le Marchant de Venise daté de 1935, ainsi que d’une suite pour orchestre, Shylock de Gabriel Fauré (1889).

Il y a quelques années, le Metropolitan Opera de New York a mis à l’affiche The Enchanted Island librement inspiré de The Tempest et du Midsummer night’s dream. Mais il s’agit en fait d’une œuvre « patchwork » créée spécialement par le chef d'orchestre William Christie, et composée de nombreux morceaux musicaux extraits d’œuvres de Haendel, Vivaldi, Rameau… Ce n’est donc pas Shakespeare qui a inspiré ces musiques, mais uniquement l’intrigue de ce spectacle.

En revanche je terminerai par la pièce Much Ado about nothing qui a inspiré à Berlioz son opéra Béatrice et Bénédict. Juste pour le plaisir d’entendre la grande, la géniale, la sublime, la merveilleuse Joyce DiDonato (j’espère que je n’en fais pas trop … je l’aime, c’est pas ma faute) dans le grand air de Béatrice.

Berlioz - Béatrice et Bénédict - Dieu, que viens-je d'entendre - Joyce DiDonato

Alors, être ou ne pas être inspiré par Shakespeare ? Je crois que la réponse est claire.

PS : Désolé, le sujet étant assez vaste, je crois que je me suis un peu lâché sur le nombre d'extraits !

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