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Vissi d'arte ...

De la difficulté de qualifier une voix

19 Novembre 2017, 16:20pm

Publié par Laupéra

Parler d’une voix n’est pas toujours évident. Parfois c’est comme parler d’un vin : on se met à utiliser des termes qui n’ont apparemment aucun lien avec la choucroute. On entendra ainsi qu’une voix est métallique, lumineuse, solaire, corsée (comme le café), douce (comme un agneau), chaude (comme la braise), ronde (mais jamais rectangulaire ou elliptique), blanche (mais jamais bleu ciel).

Et quand on n’a pas une grande expérience lyrique, on se retrouve un peu comme moi dans une dégustation de vin. Je fais un peu semblant histoire de donner le change. Je fais tourner mon verre avec un air inspiré et je dis « ça a du retour et de l’armoire » alors qu’en vrai je ne connais que deux manières de qualifier un vin : « beurk, ça pique » ou alors « est-ce que je peux en reprendre ? ». Et invariablement au bout de quelques bouteilles de celui qui ne pique pas, je me retrouve debout sur la table à chanter Carmen ou la Reine de la Nuit.

Et là qu’entends-je au loin ? Est-ce l'OMS me rappelant que l'abus d'alcool blabla … ? Oui, mais c'est aussi la voix de l’expert qui me dit « Descends immédiatement de cette table. De toute façon, tu n’as pas la voix du rôle ». (Vous avez vu ? On aurait pu croire que je partais sur une abominable digression. Et là, paf ! En fait pas du tout…).

« Arrête de chanter chérie, tu n'as pas la voix du rôle »

« Arrête de chanter chérie, tu n'as pas la voix du rôle »

Donc concrètement, qu’est-ce que ça veut dire « avoir ou non la voix d’un rôle ». Bon, concernant mon adéquation avec la Reine de la Nuit, j’ai bien une petite idée.

Mais il faut se méfier des évidences, car quand on va régulièrement à l’opéra, on se rend vite compte que « avoir la voix du rôle » va au-delà d’une simple histoire de correspondance avec le physique, l’âge ou le sexe du personnage. Ainsi, personne ne s’offusque de voir des Butterfly de plus de 15 ans (d’ailleurs, une jeune fille de 15 ans pourrait-elle vraiment chanter Butterfly ?). Et j’avais déjà parlé de la confusion des sexes à l’opéra (cf. par-là).

Butterfly réagissant très mal après avoir entendu qu'elle n'avait pas l'air d'avoir 15 ans

Butterfly réagissant très mal après avoir entendu qu'elle n'avait pas l'air d'avoir 15 ans

En fait, il y a parfois une certaine confusion entre plusieurs paramètres censés pouvoir qualifier une voix, et par-là même les rôles que cette voix peut interpréter. Tentons de clarifier un peu tout ça.

Comment caractériser une voix ?
  • Tessiture

Si on parle de la tessiture d’un interprète, il s’agit des notes que cet interprète est capable d’émettre, de la plus grave à la plus aiguë. Quand je dis « émettre », je veux bien sûr dire « chanter ». Couiner ou grogner ça ne compte pas…

Si on parle de la tessiture d’un rôle, il s’agit de l’ensemble des notes comprises entre la note la plus grave du rôle et la note la plus aigüe.

Pour chanter un rôle, il faut donc a minima que la tessiture du rôle soit incluse dans celle de l’interprète. Si pour atteindre les contre-fa de la Reine de la Nuit, on doit attendre que quelqu’un vous frappe violemment le pied avec un gros maillet, il vaut peut-être mieux envisager un rôle différent.

Othello aidant Desdémone à atteindre le contre-mi

Othello aidant Desdémone à atteindre le contre-mi

  • Ambitus

Il s’agit de l’écart entre les notes extrêmes de la tessiture. Généralement, on l’exprime en octaves.

  • Registre

Les registres sont des sous-parties de la tessiture. Au sein d’un registre, les notes sont émises à peu près de la même façon (avec la même technique) et possèdent à peu près les mêmes caractéristiques sonores. On a par exemple le registre de poitrine (ce qui correspond vaguement à la voix parlée), le registre aigu émis en « voix de tête » (pour les hommes, on parle plus souvent de falsetto).

Parmi les dizaines de difficultés auxquelles doit faire face un chanteur, il y a notamment la question de la transition entre ses registres (ce qu'on appelle le passage), pour ne pas donner l'impression qu'il y a un « trou » dans sa tessiture.

  • Timbre

Concrètement, le timbre c’est ce qui fait qu’on reconnaît la voix d’untel ou untel alors qu’ils chantent la même note. Ce n’est pas une qualité en soi, mais un état de fait. Là où s’introduit la subjectivité, c’est qu’on peut être plus ou moins sensible au timbre d’un interprète, indépendamment de toutes ses qualités (ou défauts) de musicien.

Qui chante qui ?

Ordinairement, les voix lyriques sont classées en différentes catégories. Cette classification par typologie vocale est censée pouvoir ensuite définir un emploi vocal. Le terme d’emploi se retrouve aussi au théâtre ou au cinéma, comme lorsqu’on constate que Bidule joue toujours les rôles de papis grincheux ou que Machine joue toujours les rôles d’idiote au grand cœur. C’est un « emploi ».

Et bien à l’opéra c'est pareil, on associe traditionnellement certains types de voix à certains types de rôles. C’est pour ça que les soubrettes sont souvent des sopranos, les mezzo des rombières mal coiffées, les ténors des héros idiots, les barytons des méchants aux dents sales et les basses des vieux rois barbus pleins de sagesse. Dans l'imaginaire collectif, l'aigu est associé à la jeunesse ou à l'innocence, alors que le grave est associé à l'expérience ou à la méchanceté.

Et évidemment, maintenant que j’ai dit ça, je vais dire exactement le contraire. Enfin, pas tout à fait… Mais on trouve quand même des treizaines (encore plus que des douzaines) de rôles qui ne rentrent pas dans la typologie traditionnelle. Les héroïnes rossiniennes sont le plus souvent des mezzo, il y a des dizaines de barytons sympas, la grosse méchante de la Flûte Enchantée c’est la nana qui a la voix la plus aiguë…

« Pourquoi on me file que les rôles de cinglées meurtrières ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

« Pourquoi on me file que les rôles de cinglées meurtrières ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

Bref, ce n’est pas simple de s’y retrouver, mais ce n’est tout de même pas inutile de revenir sur cette classification communément admise. Elle repose sur les paramètres énoncés plus haut (tessiture, etc.) mais aussi sur des histoires de puissance, d’agilité, ou de couleur (pas jaune ou vert kaki hein, mais plutôt clair, sombre…)

La subdivision « classique »

Le découpage classique entre les différentes voix, que les allemands appellent joliment « Fach system » (« Fach » signifie « compartiment »), peut être un peu déroutant. Mais dans sa version simple, il consiste à définir 6 voix différentes :

3 voix de femme

  • Soprano (qui vient de sopra = dessus) : la voix la plus aiguë. A peu près équivalent au « dessus » baroque. On peut dire un soprano ou une soprano. On peut également dire soprane. En revanche, on ne dit pas soprana, même si on parle d'une femme.
  • Mezzosoprano : légèrement plus grave que le soprano. On peut dire tout simplement mezzo.
  • Alto : dans un chœur on dira alto pour désigner les parties féminines les plus graves. A l’opéra on parlera plus facilement de contralto.

    Exemple : le rôle d'Ulrica dans Un ballo in maschera de Verdi est un contralto. Elle descend donc vers des notes très graves [sur « silenzio » 5'48"].

Verdi - Un ballo in maschera - Re dell'abbisso - Regina Resnik

3 voix d’homme (là encore du plus aigu au plus grave)

  • Ténor
  • Baryton
  • Basse

Ensuite, à ces 6 termes, on adjoint des nuances en fonction de la puissance des registres ou de la couleur vocale. Ainsi :

  • Colorature désigne une voix agile, c’est-à-dire à l’aise avec les vocalises rapides et les pyrotechnies vocales. Pour les sopranos on peut citer les rôles d’Olympia (Les Contes d'Hoffmann) ou de Lakmé. Mais contrairement à une croyance répandue, le terme de colorature n’est pas spécifique aux sopranos et n’est pas lié à la facilité à atteindre l’aigu. On a donc tout un tas de mezzo colorature, comme les grandes héroïnes rossiniennes (Angelina de La Cenerentola, Isabella de L'Italiana in Algeri, Rosina de Il barbiere di Siviglia), mais aussi certains rôles de Haendel, Donizetti…

    Exemple de mezzo colorature : Vivica Genaux. Accrochez-vous à vos pantalons, ça va tricoter de la vocalise à vous en donner la nausée.

Vivaldi - Bajazet - Qual guerriero in campo armato - Vivica Genaux

  • Léger désigne une voix plutôt aiguë, agile, mais peu puissante (par exemple, Almaviva de Il barbiere di Siviglia ou Tonio de La Fille du Régiment sont des rôles de ténor léger, Lakmé est un rôle de soprano léger).
    On peut aussi les appeler les « cuicui », mais c'est moins sympa.
  • Lyrique désigne une voix moyennement agile et moyennement puissante, voire moyennement dans la moyenne.
  • Dramatique désigne les voix moins agiles mais extrêmement puissantes. Par exemple, Turandot, Brünnhilde de Der Ring des Nibelungen (soprano), Dalila de Samson et Dalila (mezzo), Calaf de Turandot, Radamès de Aida (ténor)… sont des rôles dits dramatiques.
    On peut aussi les appeler les « gueulards », mais c'est moins sympa.

Avec tout ça, on a déjà couvert un paquet de voix et de rôles. Mais il existe certaines autres sous-catégories parfois un peu spécifiques.

  • Heldentenor ou ténor héroïque. C'est celui qui a gagné le concours du « Cékiki chante le plus fort ». Typiquement ce sont les voix de ténors wagnériens (Siegfried, Tristan), ou Otello de Verdi.

    Exemple : Siegried de Wagner. Les « kling kling » qu'on entend dans cet extrait, c'est Siegfried qui est en train de forger une très grosse épée en tapant sur une très grosse enclume.

Wagner - Siegfried - Schmiede mein Hammer - Wolfgang Windgassen

  • Falcon. Ce nom vient de la cantatrice Cornélie Falcon (1814-1897) dont la voix était puissante, relativement grave et assez proche d’une voix de mezzo, mais capable d’atteindre des aigus souvent réservés aux sopranos. Les rôles de Falcon correspondent aux rôles que chantait la vraie Mme Falcon dans certains grands opéras de Meyerbeer (Valentine dans Les Huguenots) ou Halévy (Rachel dans La Juive).
Cornélie Falcon

 

  • Baryton-Martin. Là encore, ce terme vient d’un vrai bonhomme : Jean-Blaise Martin (1768-1837). Il s’agit d’une tessiture un peu à cheval entre le baryton et le ténor, assez claire, agile et peu puissante.
  • Basse profonde. Ce sont les voix de basses tellement basses qu’elles font vibrer le siège et finissent par ressembler à des bruits de moteur, genre Sarastro dans Die Zauberflöte.
  • Et en vrac : Kavalierbariton, mezzo Dugazon (encore un terme qui était à la base un nom propre), Spinto

Et puis on peut aussi parler du terme « bouffe », plutôt associé à des rôles de ténors ou de basses, et qui correspond en gros à des emplois comiques, ridicules ou grotesques (Pedrillo dans Die Entführung aus dem Serail, Monostatos dans Die Zauberflöte, Basilio dans Le Nozze di Figaro, les 4 valets des Contes d’Hoffmann, Bartolo dans Il Barbiere di Siviglia, Dulcamara dans L’Elisir d’amore, Don Pasquale dans Don Pasquale…)

A cela, il convient en dernier lieu de rajouter quelques types de voix qu’on n’a pas encore pris en compte :

  • Les voix d’enfants. Je n'ai rien à expliquer, j’imagine que tout le monde visualise à quoi ressemble une voix d’enfant.
  • Les castrats. Dieu merci, plus grand monde ne visualise ce qu’est une voix de castrat. D’ailleurs, c’est bien le problème avec tous les rôles écrits pour des castrats, c’est qu’on fait généralement avec ce qu’on a (des mezzo ou des contre-ténors) mais qu'on ne sait pas vraiment à quoi ça pouvait ressembler. Mais bon, l'important c'est qu'on chante ça sans recourir à des mutilations génitales barbares.
  • Les contre-ténors justement… parfois aussi appelés alto masculin ou falsettiste. Ce sont les voix d’hommes dont la tessiture est proche de celles des alto féminins, voire des sopranos, et qui nécessite de chanter en voix de tête.

    Exemple : Philippe Jaroussky dans un des plus beaux airs d'Orlando Furioso avec flûte obligée

Vivaldi - Orlando Furioso - Sol da te mio dolce amore - Philippe Jaroussky

Les limites de la classification

Il est temps de conclure. Muni de tout ça, est-ce qu'on peut enfin savoir si j'ai la voix de la Reine de la Nuit ? Bah pas vraiment…

Cette classification a le mérite d'exister, de fixer des grandes lignes conductrices, et c’est tout de même bien pratique d’avoir une batterie de mots qui permettent de définir une voix et d’en parler de sorte que tout le monde comprenne à peu près de quoi on parle. Ainsi, si vous n'arrivez pas à prononcer le nom d'une chanteuse, vous pouvez dire « Waw, j'ai kiffé la voix de la mezzo ». On saura de quoi vous parlez. Et si vous dites « j'aime son timbre de lyrico-dramatique très proche d'un Falcon tendance mezzo-spinto wagnérien », on saura que vous aimez faire votre intéressant mais que vous racontez absolument n'importe quoi.

En revanche, il faut parfois être prudent sur les conclusions qu’on tire de cette classification pour déterminer si, oui ou non, un(e)tel(le) a la voix du rôle qu’il/elle veut chanter. Tout ça n’est pas forcément aussi simple qu’on s'imagine. L'adéquation vocale (on ne parle même pas d'interprétation) entre un interprète et un rôle peut être parfois un long sujet de débat.

Pourquoi ? (en dehors du fait que les gens aiment bien débattre sur tout de manière générale).

Et bien parce que, foncièrement, la vocalité d'un rôle n'est pas toujours simple à cerner. La plupart du temps, « la voix du rôle », genre on aurait UNE voix pour UN rôle, ne veut pas dire grand chose. Pour un même rôle, on peut trouver des voix extrêmement différentes mais tout aussi valides. En fait, dès qu'on essaie de faire rentrer des concepts et des gens dans des cases, on se rend compte que les cases en question sont assez perméables les unes aux autres. Et on se retrouve avec une Joan Sutherland qui peut chanter Olympia et Turandot, Cecilia Bartoli qui chante tous les rôles féminins de Cosi fan tutte, Leonie Rysanek qui chante tous les rôles féminins d’Elektra, …

A l’inverse, le rôle de Violetta dans La Traviata a été chanté (certes avec plus ou moins de bonheur) par à peu près tout ce qui se fait en matière de voix de soprano, au point qu’on dit communément qu’il faut 3 voix différentes pour chanter les 3 actes de La Traviata. On a aussi des très bonnes Carmen chantées par des soprano (alors que c'est plutôt un rôle de mezzo).

Et on peut multiplier ainsi les exemples à l'infini, ce que je ne ferai pas parce que c'est bientôt l'heure du goûter.

Soprano à qui on a dit qu'elle n'avait pas la voix de La Traviata et qui l'a chantée quand même

Soprano à qui on a dit qu'elle n'avait pas la voix de La Traviata et qui l'a chantée quand même

Ensuite, les nomenclatures n’ont pas toujours été les mêmes dans l’histoire. Ainsi à l’époque baroque, on parlait plus volontiers de dessus, bas-dessus, taille, basse-taille, basse-contre… Et aujourd'hui il faut faire correspondre tout ça.

Sans compter qu'il y a une foultitude de rôles sur lesquels personne n'est d'accord. Si à notre époque, les rôles de Fiordiligi et Dorabella (Cosi fan tutte de Mozart) sont chantés respectivement par une soprano et une mezzo, on fait en réalité une distinction qui n’avait pas beaucoup de sens pour Mozart. De même les rôles de Norma et Adalgisa (Norma de Bellini) sont assez difficiles à catégoriser. Dans cet opéra, les répartitions entre soprano et mezzo varient donc beaucoup d’une distribution à l’autre, au point que Montserrat Caballé (soprano) et Grace Bumbry (mezzo) ont toutes les deux chanté les deux rôles dans leur carrière.

Certains rôles sont même tellement impossibles à ranger dans une case qu’ils font encore aujourd’hui objet de longues et vaines discussions pour savoir si Pelléas (Pelléas et Mélisande de Debussy) est un rôle de ténor ou de baryton, si Mélisande, Lady Macbeth (Macbeth de Verdi) ou Léonore (Fidelio de Beethoven) sont des rôles de mezzo ou de soprano… On n’est jamais rendus…

Si on suppose que les compositeurs ont écrit des rôles pour des interprètes spécifiques, en connaissant leurs points forts et leurs points faibles respectifs, il est parfois éclairant de regarder quel interprète a participé à la création de l’œuvre et d'aller voir quel autre rôle il a pu créer. C'est une base de réflexion mais c'est rarement une réponse définitive.

Bref, à mon humble avis, il est souvent prudent de ne pas asséner que Bidule n'a pas la voix du rôle qu'il veut chanter… sauf si c'est pour dire que Natalie Dessay aurait fait un très mauvais Boris Godounov ou que je fais une très piètre Reine de la Nuit…

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